Avez-vous entendu parler de la fameuse locution “First, do no harm” — “en premier, ne pas nuire” — qui vient du latin “Primum non nocere” ?

Cette locution stipule que le médecin ne doit pas en premier lieu nuire à son patient. Elle est très utilisée comme base de déontologie médicale, notamment chez les médecins anglo-saxons.

Mais je viens de lire une réflexion très intéressante du Dr. Robert H. Shmerling sur le site de l’université d’Harvard.

Et d’abord, savez-vous que cette phrase n’existe pas dans le serment d’Hippocrate ?

Elle n’existe pas.

À la place, nous avons cette phrase :

“Je ferai tout pour soulager les souffrances. Je ne prolongerai pas abusivement les agonies. Je ne provoquerai jamais la mort délibérément.”

Voyez-vous la différence ?

Dans la locution “First, do no harm”, le médecin fait une priorité de ne pas nuire au patient avant tout traitement.

Alors que dans l’extrait du serment d’Hippocrate, le médecin fait une priorité d’abord de soulager les souffrances.

Pourquoi j’insiste ?

Parce que la phrase “First, do no harm” peut devenir un frein, un obstacle à tout médecin.

D’abord ne pas nuire peut devenir un véritable obstacle pour vos actions.

Le problème du mot “First”

Imaginez un chirurgien qui suspecte cliniquement une appendicite. L’échographie et les éléments biologiques sont en faveur. Il doit opérer le patient pour le sauver.

Mais le diagnostic de l’appendicite est un diagnostic probabiliste. Il peut ouvrir l’abdomen et trouver un appendice sain ou légèrement enflammé, même si tous les indices disent le contraire.

En appliquant le principe du “First, do no harm”, il vaut mieux ne pas ouvrir le patient.

Le mot clé problématique ici, c’est “First” — d’abord.

Le médecin doit “d’abord” ne pas nuire au patient, donc éliminer tout risque, même minime, avant d’entamer une procédure thérapeutique.

Et c’est pour cette raison que cette locution n’est pas incluse dans le serment d’Hippocrate.

Car si c’était le cas, c’est une catastrophe :

  • Aucun anesthésiste n’endormirait un patient parce qu’il risque de faire une réaction allergique ou d’avoir une intubation difficile.
  • Aucun chirurgien n’opérerait un malade, parce qu’il risque d’avoir un saignement ou de léser un organe.
  • Aucun médecin ne prescrirait un médicament, car le patient risque d’avoir des effets secondaires, voire d’en mourir.

Soulager d’abord — ne pas nuire ensuite

La phrase “Je ferai tout pour soulager les souffrances” pousse le médecin d’abord à donner le maximum pour soulager son patient. Il fera ce qu’il peut pour le guérir, pour le sauver.

Bien évidemment, il ne va pas nuire à son patient s’il donne le maximum d’énergie pour le soulager.

La non-nuisance devient ici une conséquence évidente.

Que faire de cette expression ?

L’utilisation du “First, do no harm” semble séduisante en école de médecine, mais totalement inadaptée en pratique clinique. Elle doit être remplacée par une balance bénéfice-risque — cette balance est en quelque sorte équilibrée par l’expérience du praticien et l’état de son patient.


Le serment d’Hippocrate (texte revu par l’Ordre des médecins français en 2012) :

“Au moment d’être admis(e) à exercer la médecine, je promets et je jure d’être fidèle aux lois de l’honneur et de la probité. Mon premier souci sera de rétablir, de préserver ou de promouvoir la santé dans tous ses éléments, physiques et mentaux, individuels et sociaux. Je respecterai toutes les personnes, leur autonomie et leur volonté, sans aucune discrimination selon leur état ou leurs convictions. J’interviendrai pour les protéger si elles sont affaiblies, vulnérables ou menacées dans leur intégrité ou leur dignité. Même sous contrainte, je ne ferai pas usage de mes connaissances contre les lois de l’humanité. J’informerai les patients des décisions envisagées, de leurs raisons et de leurs conséquences. Je ne tromperai jamais leur confiance et n’exploiterai pas le pouvoir hérité des circonstances pour forcer les consciences. Je donnerai mes soins à l’indigent et à quiconque me les demandera. Je ne me laisserai pas influencer par la soif du gain ou la recherche de la gloire. Admis(e) dans l’intimité des personnes, je tairai les secrets qui me seront confiés. Reçu(e) à l’intérieur des maisons, je respecterai les secrets des foyers et ma conduite ne servira pas à corrompre les mœurs. Je ferai tout pour soulager les souffrances. Je ne prolongerai pas abusivement les agonies. Je ne provoquerai jamais la mort délibérément. Je préserverai l’indépendance nécessaire à l’accomplissement de ma mission. Je n’entreprendrai rien qui dépasse mes compétences. Je les entretiendrai et les perfectionnerai pour assurer au mieux les services qui me seront demandés. J’apporterai mon aide à mes confrères ainsi qu’à leurs familles dans l’adversité. Que les hommes et mes confrères m’accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses ; que je sois déshonoré(e) et méprisé(e) si j’y manque.”