Je me souviens d’un collègue qui m’a dit qu’il comptait les années. “Encore cinq ans et je décroche.” Il avait 58 ans. Pas épuisé. Pas malade. Juste… vide.
Je l’ai regardé. J’ai rien dit. Mais en rentrant, j’ai pensé à cette phrase toute la nuit.
Parce que moi aussi, certains matins, je me suis demandé : pourquoi je me lève ?
La dernière fois, je t’ai parlé de l’ikigai. Le fameux diagramme avec quatre cercles — passion, talent, mission, métier. Tu l’as sûrement vu sur LinkedIn.
Oublie-le.
J’ai lu le livre. Ikigai — Les secrets des Japonais pour une vie longue et heureuse. Et la vraie définition n’a rien à voir avec ce schéma marketing.
Les habitants d’Okinawa — le village avec la plus grande concentration de centenaires au monde — n’ont jamais dessiné de diagramme. Ils n’ont même pas de mot pour “retraite”.
Pas parce qu’ils ne s’arrêtent jamais. Mais parce que le concept n’existe pas dans leur tête.
Quand ce que tu fais chaque jour a du sens, tu ne comptes pas les années restantes.
Ce qui m’a frappé dans ce livre, c’est un principe alimentaire. Hara hachi bu. Arrête de manger quand ton estomac est rempli à 80%.
Pas 100%. Pas “jusqu’à ce que t’en puisses plus.”
80%.
Et j’ai réalisé que c’est exactement ce qui manque en médecine.
On remplit nos gardes à 100%. Nos consultations à 100%. Nos journées à 100%. Nos cerveaux à 100%.
Et après on s’étonne d’être vides.
Le collègue qui compte les années, il n’a pas perdu sa vocation. Il s’est rempli à 120% pendant trente cinq ans. Sans jamais laisser d’espace.
Les Japonais centenaires, eux, laissent de la marge. Dans l’assiette. Dans la journée. Dans la tête. Ce vide n’est pas du gaspillage. C’est ce qui permet à l’ikigai de respirer.
En pratique, ça ressemble à quoi ?
C’est finir ta consultation cinq minutes avant l’heure — et utiliser ces cinq minutes pour souffler, pas pour caser un patient de plus.
C’est accepter que la formation que tu voulais finir ce soir peut attendre demain. Sans culpabilité.
C’est dire non à la sixième garde du mois. Pas parce que tu ne peux pas. Parce que tu veux encore avoir envie de faire la septième.
Mon collègue ne manque pas de compétence. Il ne manque pas de motivation. Il manque d’espace.
Demain matin, avant de pousser la porte du service, pose-toi cette question.
Pas “est-ce que j’en fais assez ?”
Mais : est-ce que je laisse assez de vide pour que ça ait encore du sens ?
Les Japonais vivent cent ans. Pas parce qu’ils en font plus. Parce qu’ils en gardent un peu pour demain.
À la prochaine fois !
Abdelouaheb
P.S. — Deux articles qui prolongent cette idée de 80% :