Kondo wa kondo. Ima wa ima.
Il y a quelques semaines, j’ai enchaîné une journée entière de consultations.
Patient après patient. Dossier après dossier.
J’ai demandé leur tension. Leur glycémie. Leurs traitements. Leurs analyses.
Mais je ne leur ai pas demandé comment ils allaient — eux. Vraiment.
Le patient, lui, était là. Devant moi. Présent.
Moi, non.
J’ai vu Perfect Days il y a quelques semaines.
C’est l’histoire d’Hirayama. Il nettoie des toilettes publiques à Tokyo.
Pas de sarcasme. Pas d’amertume. Avec une précision d’orfèvre — chaque recoin, chaque surface — comme si c’était la chose la plus importante du monde.
Parce que pour lui, ça l’est.
Dans une scène sur un pont, sa nièce lui pose une question sur sa vie.
Il répond doucement :
“Kondo wa kondo. Ima wa ima.” 今度は今度。今は今。
La prochaine fois, c’est la prochaine fois.
Maintenant, c’est maintenant.
Pourquoi est-ce que je n’avais pas vécu pleinement ces instants avec mes patients ? Pourquoi j’étais déjà dans le couloir, dans le dossier suivant, dans la prochaine garde ?
Chaque consultation, chaque contact humain est un cadeau.
Vous connaissez ce bouton YouTube — “À regarder plus tard”. Ces 300 vidéos sauvegardées que vous ne regarderez jamais.
En médecine, on a l’équivalent.
“J’écouterai vraiment ce patient la prochaine fois.” “Quand j’aurai moins de pression, je serai plus présent.” “La prochaine consultation, je prendrai le temps.”
La prochaine fois. La prochaine fois.
Hirayama, lui, n’a pas de “À regarder plus tard”.
Il a juste maintenant.
Ce qui m’a frappé dans ce film, ce n’est pas la philosophie zen.
C’est une question simple :
Pourquoi ne pas aimer ce qu’on fait déjà ?
On a choisi ce métier. On y est. Les patients arrivent.
Entre la poignée de porte et la chaise — il y a deux secondes.
Deux secondes pour décider : est-ce que je suis là, ou est-ce que je suis déjà dans le patient suivant ?
Chaque médecin que je connais qui a fini par haïr son métier a traversé la même chose : des années à être physiquement là sans jamais être vraiment présent.
Hirayama nettoie des toilettes avec une satisfaction inégalée.
Ce n’est pas une question de statut. Ce n’est pas une question de vocation.
C’est une question d’où on met son attention.
Ima wa ima.
Le patient qui est devant vous en ce moment est la seule chose qui existe.
La salle d’attente, les dossiers, la prochaine garde — c’est kondo.
Mais là, maintenant — c’est ima.